Alexandre Ribollet (1894-1951), un médecin militaire au Yémen

Par Emmanuelle Neto (Archives diplomatiques) - 9 décembre 2024

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Yémen, sur lequel règne, depuis son indépendance en 1918, le roi Yahya Muhammad Hamid ed-Din, imam des zaïdites, est un des pays les plus pauvres du monde, marqué par un climat en grande partie désertique. L’envoi par la France de missions médicales - mais aussi d’instituteurs, d’ingénieurs pour la prospection de pétrole, de mines de charbons et de soufre [1] - représente un succès pour la France, dont les experts vont contribuer à gagner l’estime et la reconnaissance du roi et du peuple yéménite et à enrichir la connaissance du royaume.


Nombre de médecins et de pharmaciens français ont ainsi visité ce pays et y sont demeurés plus d’une année, tel Alexandre Ribollet, médecin colonel à l’hôpital du Val-de-Grâce, et son assistante Anne Herman, infirmière militaire. Le gouvernement français accepte, en 1947, de mettre à la disposition du gouvernement yéménite le docteur Ribollet et son assistante pour une mission de courte durée : « La durée totale de leur absence ne saurait être supérieure à trois mois » [2]. Ils sont chargés d’apporter du matériel et des médicaments et d’installer à l’hôpital de Sanaa une salle d’opération. Le docteur et son assistante sont mis à disposition à titre gracieux ; ils sont dédommagés par le gouvernement yéménite, qui leur accorde, à compter de la date de leur départ de Paris et jusqu’à celle de leur retour dans cette ville, une indemnité mensuelle de 400 thalers au docteur et de 200 thalers à son assistante. Cette mission de courte durée sera en fait prolongée jusqu’en 1951.

La correspondance privée et administrative d’Alexandre Ribollet

Différents fonds d’archives diplomatiques gardent trace de la correspondance d’Alexandre Ribollet avec les directions du ministère des Affaires étrangères ou avec son frère. Il peut être question de sa situation individuelle, d’un échange de nature politique ou lié à la coopération médicale.


Intéressons-nous plus particulièrement au fonds d’archives de la direction des Relations culturelles, scientifiques et techniques (239QO) qui recèle un ensemble de documents, qui s’échelonnent du 18 octobre 1946 au 8 février 1951. Composés en grande majorité d’extraits de lettres du docteur Ribollet à son frère mais aussi à Marcelle Kahn, assistante à la direction des Relations culturelles et Œuvres françaises à l’étranger, ces archives nous font partager la vie quotidienne d’une mission médicale installée dans un pays « hors des âges et du monde » [3], au climat éprouvant et aux conditions de vie particulièrement difficiles. La présence de correspondances privées dans un fonds d’archives publiques est certes peu habituelle ; une possible explication serait la constitution de ce fonds par Marcelle Kahn, celle-là même à qui le docteur Ribollet s’adresse régulièrement.

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Coopération médicale de la France au Yémen ou l’exercice de la médecine à l’étranger

La correspondance rend compte des conditions difficiles d’exercice de la médecine. Dans une lettre du 10 septembre 1947, le médecin fait le récit des conditions sanitaires qu’il découvre : « Actuellement, presque chaque jour m’arrivent, pour être hospitalisés dans mon service, ou pour demander une consultation, des malades provenant de toutes les provinces. Ils ont fait 4, 6 et même 10 jours de marche pour gagner Sanaa, et souvent leur état se ressent pendant plusieurs jours des fatigues du voyage. Et à côté de ces malades, qui eux ont pu parvenir à la capitale, combien d’autres, plus gravement atteints, sont restés en route ou même n’ont pu quitter leur ville ou leur village. C’est le cas de toutes les urgences chirurgicales qui demandent des soins immédiats. Chaque jour, certainement, meurent au Yémen plusieurs malades faute de médecins et de soins appropriés » [4]. Il propose alors une organisation médicale au Yémen en cinq secteurs médicaux, dotés de médecin, de chirurgien, de pharmacien et de matériel et médicaments nécessaires. Le médecin n’aura de cesse de faire venir au Yémen du personnel français qualifié, du matériel et des médicaments pour appuyer son projet et promouvoir l’image de la France. Le 17 janvier 1948, le docteur Ribollet est promu médecin général et se voit, selon ses dires, conférer le titre de consul français à Sanaa, à titre honorifique.


Le médecin fait aussi le récit des difficiles conditions de vie de l’équipe médicale et de la mort d’un de ses collègues, le docteur Février : « Et il y a des heures que l’éloignement rend d’autant plus pénible ! Notre collègue Février [5], venu de Tanger ne sera vraisemblablement plus de ce monde demain. Sous ce climat que l’altitude rend très dur, il n’avait jamais eu une santé très brillante et n’avait pu assurer un service que par intermittence ! Il y a un mois, le docteur Lansoy et moi-même l’avions avec peine tiré d’une crise cardiaque avec un pouls à 170 et une tension à 7 ½ » [6].

Un témoignage de la situation politique dans le pays

Ribollet se fait aussi le témoin, heure par heure, jour après jour, des terribles journées que traverse le Yémen du 17 février au 31 mars 1948, de l'assassinat de l’imam Yahya jusqu’à la prise du pouvoir par son fils aîné, l’émir Ahmad : « 17 février 1948 - 15h45. Sur la place de Dar Chouker (2e palais) des soldats en armes partout. Agitation intense. Nous arrivons devant Dar Saada, à 50 mètres de la porte. Devant nous, deux voitures, deux hommes en robe blanche et tarbouch, qui en descendent ou vont y remonter. Des ascaris épars. Un coup de feu part du mur du palais, tiré de l’intérieur à travers une meurtrière. Un homme tombe et c’est la fusillade générale. Des coups sont tirés du mur du palais du ministère des Affaires étrangères en construction et du poste de police. Des hommes tombent encore. Des ascaris et des curieux affolés courent de tous côtés. Des balles crépitent autour du camion, deux sur les ailes. Le chauffeur essaie de faire marche arrière, rentre dans le mur, ce qui permet à S. Kacim de se sauver dans une écurie située à proximité. Les ascaris du camion se sont déjà dispersés. Hermann et moi descendons et il est admirable de la voir, court vêtue, cheveux blonds au vent, passer tranquillement au milieu des soldats qui, affolés, courent de tous côtés. Nous recueillons et emmenons un blessé, tandis que les balles continuent à tomber. Devant le Palais, six corps sont étendus morts dont deux princes, fils de sa majesté, Seifel Islam Hussein et Seifel Islam Mouassim, l’un est tombé contre la porte, l’autre un peu en arrière […] S. Kacim a échappé – et nous avec lui – miraculeusement à l’assassinat. Deux secondes plus tard, le temps de franchir un camion, les 50 mètres qui nous séparaient de la porte de Dar Saada, nous étions à leurs côtés et subissions vraisemblablement le même sort qu’eux » [7].

Influence de la France à l’étranger

Ce qui motive le docteur Ribollet lors de sa mission au Yémen c’est le sentiment de l’utilité de son action et une idée de la grandeur de la France : « La France ici est appréciée et elle y a son rôle moral et scientifique à tenir ! Mais il s’agit de sélectionner les gens que l’on envoie. J’ai l’impression que la plupart y viennent avec l’idée bien arrêtée, avouée ou non, d’y faire fortune. Non ce qu’il faut, ce sont des enthousiastes, des hommes toniques et dynamiques qui aiment l’aventure et le risque, qui savent faire taire leurs petites habitudes bourgeoises et leur égoïsme pour se contenter de ce qu’ils trouveront, quitte à l’améliorer ensuite. Il faut des gens qui aiment passionnément leur pays et pour nous, médecins, des gens qui aiment ardemment leur métier et leurs malades » [8].

 

Une dépêche du ministre de la Défense nationale à la direction générale des Relations culturelles, enseignements et œuvres en date du 18 octobre 1950 [9] signale que le médecin général Ribollet a été admis à la retraite par limite d’âge le 28 janvier 1950 et nommé médecin général dans le cadre de réserve à compter du 1er mai 1950 ; ainsi sa mission au Yémen ne peut être prolongée à titre militaire au-delà de cette date, à laquelle il doit cesser de percevoir la solde d’activité.


Alexandre Ribollet meurt une semaine après son frère, le 7 juin 1951, à l’âge de 58 ans, à l’hôpital civil d’Aden d’une embolie foudroyante et est enterré au cimetière catholique de Maala à Aden [10]. « Sur la proposition du ministre des Affaires étrangères, le gouvernement cite à l’ordre de la Nation le médecin général Alexandre Ribollet, mort en terre étrangère le 7 juin 1951. Médecin français au service du gouvernement yéménite qui a, par son dévouement, sauvé de nombreuses vies humaines et conquis l’estime de l’imam et des populations locales. Grâce à l’énergie et aux qualités d’organisateur dont il a fait preuve au cours de sa mission, il laisse au Yémen une œuvre qui fait honneur à la France ».


La sous-direction des Chancelleries a fait connaître le 19 juillet 1952 à la direction générale des Relations culturelles qu’elle n’était pas en mesure d’établir la moindre proposition d’ouverture de crédits pour permettre le rapatriement du corps, en France, du médecin général Ribollet.

 

Notes

  • 1

    Lettre du 17 janvier 1948 du docteur Ribollet à son frère (239QO/568)

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  • 2

    Lettre du 25 janvier 1947 de M. Binoche, sous-directeur du Levant (direction d’Afrique-Levant) à l’émir Seif el-Islam Abdallah (239QO/568)

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  • 3

    Lettre du 16 septembre 1947 du docteur Ribollet à son frère Marcel (239QO/568)

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  • 4

    Lettre du 10 septembre 1947 du médecin colonel Ribollet à sa majesté l’imam Yahya roi du Yémen (239QO/568)

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  • 5

    Lettre du 28 octobre 1947, faussement orthographiée Venier (239QO/568)

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  • 6

    Lettre du 28 octobre 1947 du docteur Ribollet à son frère (239QO/568)

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  • 7

    Lettre sous forme de journal du médecin colonel à son frère Marcel faisant le récit des tragiques journées au Yémen du 17 février au 31 mars 1948 (239QO/568)

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  • 8

    Lettre du 9 mai 1948 du docteur Ribollet à son frère (239QO/568)

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  • 9

    4201TOPO/113

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  • 10

    Télégramme diplomatique du 7 juin 1951 (384QONT/467)

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