Le chevalier d’Éon, l’homme au double je(u)
Par Pauline Valade (CEMMC Université Bordeaux Montaigne) - 8 septembre 2025
Revisitée par Damien MacDonald dans un nouveau roman graphique intitulé Doubles jeux et coédité par Flammarion et les Archives diplomatiques, la figure du chevalier d’Éon ne cesse d’exciter les imaginaires. Légendes et rumeurs ont longtemps déterminé le regard porté par le public sur ce personnage qui semble incarner à lui seul les ambiguïtés d’un siècle. Il est vrai que la vie aventureuse de Charles Geneviève d’Éon de Beaumont, né à Tonnerre en 1728 et mort à Londres en 1810, brouilla parfois les pistes : espion de talent, fin bretteur, homme de lettres, il ne cessa jamais de jouer de ces multiples identités. Le chevalier incarnait certes une personnalité complexe, d’une intelligence vive et stratégique, autant doté d’un goût de l’intrigue que d’une tendance certaine à (se) raconter les événements qui ponctuèrent son existence.
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Damien MacDonald est un artiste franco-écossais et commissaire d’exposition. Il a notamment publié le roman graphique Notre-Dame de Paris (Calmann-Lévy, 2020) et l’essai Anatomie d’un Art (Flammarion, 2023)
L’ouvrage est disponible à l’achat en librairie, ainsi que dans les différents canaux de diffusion des Éditions Flammarion
Les archives qui nous offrent aujourd’hui un aperçu de cet être androgyne sont vastes et multiples, mais c’est aux Archives diplomatiques, à La Courneuve, que se trouvent de volumineuses correspondances, propices à une approche singulière du chevalier. Plus précisément, son passage à Londres, entre 1762 et 1777, offre un regard sur le double jeu qui infusa toute son existence.
Une double identité utile et revendiquée
Des origines nébuleuses
Si dans la mémoire commune, le sexe du chevalier a encore tendance à poser question, c’est parce qu’il nourrit d’abondantes spéculations, que celles-ci aient pris la forme d’une littérature outrancière ou de paris lucratifs. Selon son propre récit autobiographique, l’accoucheur de sa mère aurait affirmé que l’enfant était in nubibus, « dans les nuages ». Comprenons ici que le chevalier naquit coiffé. Cependant, une fois les membranes fœtales disparues et l’anatomie masculine absolument certaine, ce furent les manières d’être du chevalier qui contribuèrent à maintenir le mystère. Mystère dans lequel il ne cessa d’écrire et de vivre sa vie.
Ses premiers travestissements au service du Cabinet noir
Au début des années 1750, Louis XV mit en place une diplomatie parallèle, appelée le « Secret du roi » ou « Cabinet noir », orchestrée par son cousin le prince de Conti. Ce fut ce dernier qui intégra le chevalier d’Éon, alors âgé de 28 ans, et lui permit de faire montre de ses talents d’espion. Dès 1756, il s’illustra auprès d’Élisabeth Ire de Russie, où il occupa officiellement les fonctions de secrétaire d’ambassade. Officieusement cependant, il fut chargé avec le chevalier Douglas de recomposer les anciennes alliances en vue de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Pendant que la Russie adhérait au traité franco-autrichien, dit « traité de Versailles », le chevalier d’Éon devenait lectrice de l’impératrice. Ses travestissements, dans lesquels il excellait par goût et par jeu, contribuèrent à la reconnaissance de son talent d’espion. Pour récompense, Louis XV le gratifia d’une pension puis, de retour en France, le chevalier intégra le régiment d’Autichamp et partit combattre sur les terres allemandes, en tant que capitaine général des dragons et aide de camp du maréchal de Broglie, qui fut plus tard le chef du Secret du Roi.
Il fallut pourtant attendre la fin de la guerre de Sept Ans pour que le chevalier témoigne de l’étendue de ses compétences d’espion, ainsi que de son tempérament jusqu’au-boutiste.
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Portrait du chevalier d’Éon en uniforme de dragon
Pierre Jean-Baptiste Bradel, gravure au burin, 1779
France, Archives du ministère des Affaires étrangères, Collection iconographique, A007711
Le chevalier à Londres : le début de la fin
Une mission secrète à haut risque
En 1762, les défaites militaires ont entrainé la perte de l’Amérique du Nord et il importait à la France d’établir un traité de paix le moins outrageant possible. Ainsi, un an avant la signature du traité de Paris, les ducs de Choiseul et de Praslin, respectivement ministre de la Guerre et des Affaires étrangères, confièrent au chevalier d’Éon la délicate mission de connaître les ambitions de l’Angleterre de Georges III. Le chevalier avait su plaire à la cour britannique et c’était là un avantage incontestable. En qualité de secrétaire d’ambassade, il ne tarda pas, un soir d’octobre 1762, à subtiliser discrètement du portefeuille du sous-secrétaire d’État d’Angleterre l’ultimatum de paix, à le recopier et à le dépêcher à Versailles. Cela ne changea rien aux lourdes pertes qu’essuya la France en 1763, mais le service rendu était important et Louis XV sut en reconnaître la valeur en accordant au chevalier la croix de Saint-Louis pour ses mérites militaires et, tacitement, pour ses contributions au Cabinet noir de Sa Majesté [1].
Quelques mois plus tard, Louis XV raviva l’ambition française, ancienne et toujours avortée, de projeter une hypothétique invasion des côtes anglaises [2]. Pour ce faire, il confia au chevalier d’Éon la tâche secrète de fournir un relevé des côtes anglaises (Annexe 1 : Extrait de l’ordre secret du Roi Louis XV au chevalier d’Éon de Beaumont son ministre plénipotentiaire à Londres, 3 juin 1763, France, Archives du ministère des Affaires étrangères, 9CP/16, fol. 56). Ce fut là sa dernière mission, mais aussi l’aube de son déclin à la cour de Versailles. Si le chevalier s’acquitta de la tâche, il conserva secrètement un ensemble volumineux de papiers, cartes et dessins au sujet de « l’ordre secrétissime » [3] qu’il avait reçu de Louis XV. Au mois d’octobre 1763, mettant fin à son intérim de six mois à la tête de l’ambassade londonienne, l’arrivée du comte de Guerchy, nouvel ambassadeur en titre, constitua un épisode déterminant dans la carrière et l’existence du chevalier. Particulièrement détesté par le chevalier qui le jugeait incompétent, le comte de Guerchy chercha à faire de l’ombre à celui qui, bien que très habile et très apprécié à la cour de Georges III et auprès de l’aristocratie anglaise, n’avait été au fond qu’un ministre plénipotentiaire temporaire.
Un service jusqu’au-boutiste
Les relations entre les deux hommes furent pour le moins litigieuses si l’on en croit la tentative d’assassinat du comte sur le chevalier, le procès intenté par ce dernier à l’ambassadeur et les nombreuses publications qui mettaient en scène les deux parties. Le chevalier n’accepta jamais d’avoir été rétrogradé au poste de secrétaire d’ambassade. Au cours des douze années qui suivirent, le chevalier d’Éon multiplia les plaidoyers auprès de la cour, dans l’unique dessein de faire valoir son obéissance et ses efforts pour sauver les papiers du Secret du Roi en dépit des épreuves que lui avait imposées le comte de Guerchy. Lettres après lettres, le chevalier faisait valoir son besoin d’argent et son souhait de rentrer en France sur autorisation royale. Le chantage n’était jamais loin dans ses écrits : aussi rappelait-il sans relâche qu’il possédait toujours l’ordre de Louis XV, un document hautement compromettant pour la paix franco-britannique. Toutefois, à l’inverse de sa vision outre-Manche, la cour avait peu à peu délaissé les ambitions du Secret du Roi et il fallut attendre le règne de Louis XVI pour que Charles Gravier de Vergennes, secrétaire d’État des Affaires étrangères, décide de mettre un terme au chantage latent du chevalier d’Éon. C’est ainsi qu’il dépêcha Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, chargé de récupérer les papiers secrets et, par la même occasion, de faire taire le chevalier (Annexe 2 : Copie de l’ordre et de la commission du roi à Beaumarchais, France, Archives du ministère des Affaires étrangères, 9CP/16, fol. 443).
Prendre le chevalier d’Éon à son propre jeu ?
Le compromis de Beaumarchais
Beaumarchais partit à Londres pour de multiples raisons, dont celles de s’assurer des soutiens pour les Insurgés, mais la transaction dont il était porteur pour le chevalier d’Éon constituait, sinon un terme définitif aux prétentions du chevalier, un tournant essentiel dans la vie de ce dernier (Annexe 3 : Transaction, 5 octobre 1775, France, Archives du ministère des Affaires étrangères, 9CP/16, fol. 436).
Au nom de Louis XVI, Beaumarchais exigeait la restitution en mains propres des papiers concernant les négociations du traité de paix de 1763, ainsi que sa correspondance, l’abandon de toute poursuite contre la famille du comte de Guerchy et… une reconnaissance définitive de son état de femme. Les scandales, les paris et les rumeurs autour de son sexe devaient cesser. En contrepartie, d’Éon demandait 12 000 livres de pension annuelle, à conserver l’original de la reconnaissance de l’ordre secret du 3 juin 1763 et à garder la croix de Saint-Louis.
Les conditions de l’accord étaient claires et le chevalier les accepta, en dépit de sa déception à l’idée d’abandonner son identité masculine (Annexe 4 : Minute du roi au sujet de la permission de rentrer dans le royaume avec sauf-conduit, 1er février 1776, France, Archives du ministère des Affaires étrangères, 226QO/128, fol. 109).
Demeurer femme : quel sens donner à cet ordre ?
On pourrait, à juste titre, être surpris par cette clause. Il serait pourtant quelque peu naïf de n’y voir qu’une ignorance de l’auteur du Barbier de Séville ou de la cour de Louis XVI. Comment comprendre un tel ordre destiné à celui dont le sexe, au-delà de spéculations amusées et lucratives, ne fit jamais aucun doute pour le ministère, et plus encore pour le Cabinet noir ?
Outre un goût pour le travestissement depuis sa jeunesse, le port de corset et de robes à paniers fut pour le chevalier non seulement un outil au service de ses missions secrètes, mais encore un moyen de protection lorsqu’il avait été – souvent – question de rester discret dans la cité londonienne. On ne saurait suffisamment répéter l’indifférence des membres du Cabinet au sujet de cette double identité. Le travestissement restait théoriquement un crime mais sa tolérance chez un homme comme d’Éon prouve la crédibilité qu’il ne cessa d’acquérir auprès de la cour. Pour ce dernier, être tantôt homme et tantôt femme relevait d’une certaine idée de la liberté. Impossible d’être tout à fait soi en dehors de cette ambivalence. Ainsi, se voir forcé de choisir l’apparence féminine en 1775 sonnait pour lui le glas de cette liberté profonde et intime.
Du point de vue de la cour, il s’agissait de contenir le chevalier dans le corset d’obligations qui incombait à toute femme de bonne famille. Des notes anonymes suggèrent que sa nouvelle identité féminine devait définitivement « déconcerter son audace dragonne et la force[r] à reprendre la timidité, la modestie et la décence de son sexe » [4]. Le chevalier ne devait plus être objet d’agacement ou d’inquiétude pour la cour. C’est ainsi qu’à 47 ans, le chevalier se vit retirer la liberté qui fit le sel de sa vie, ainsi que la maîtrise de son double je(u).
Finalement, Charles Geneviève d’Éon ne rentra en France qu’en 1777 où, retiré sur ses terres, il connut des années éloignées de toute intrigue et de toute guerre. Il écrivit beaucoup, s’intéressa à la guerre qui divisait l’Amérique puis repartit à Londres en 1785 où, à nouveau il s’illustra avec éclat et scandale avant de s’éteindre dans la pauvreté en 1810.
Notes
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1Revenir à l’article
France, Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique, Angleterre, 1758-1776, Le Chevalier d’Éon (supplément), fol. 48 v°
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2Revenir à l’article
Sur ce sujet, voir les travaux et la bibliographie de Stéphane Genêt, Les espions des Lumières : actions secrètes et espionnage militaire sous Louis XV, Paris, ministère de la Défense, Nouveau Monde Édition, 2013
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3Revenir à l’article
France, Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique, Angleterre, 1758-1776, Le Chevalier d’Éon (supplément), fol. 131 v°
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4Revenir à l’article
France, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents, France, Papiers d’Éon (1756-1789), 2187, fol. 219