Art et propagande : la guerre sino-japonaise de 1894-1895 par Kobayashi Kiyochika
Par Lionel Chénedé (Archives diplomatiques) - 30 novembre 2017
Kobayashi Kiyochika, un maître du style ukiyo-e
Pendant l'ère Meiji (1868-1912), Kobayashi Kiyochika (1847-1915) est l’un des derniers maîtres importants du style ukiyo-e (terme japonais signifiant « image du monde flottant ») Ce mouvement artistique japonais de l'époque d’Edo (1603-1868) comprend non seulement une peinture populaire et narrative originale mais aussi, et surtout, les estampes japonaises gravées sur bois.
Fils d'un officiel du gouvernement, Kiyochika étudie l'art japonais auprès de grands artistes comme Kawanabe Kyosai (1831-1889) ou Shibata Zeshin (1807-1891) et l’art occidental auprès de Charles Wirgman (1832-1891) [1]. Influencé par les paysages de Katsushika Hokusai (1760-1849) et par l’œuvre d’Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), il l’est également par la gravure, la lithographie et les photographies occidentales qui se diffusent au Japon durant l'ère Meiji. Connu surtout pour ses dessins de scènes des environs de Tokyo qui reflètent la transformation due à la modernité, il incorpore dans ses estampes sur bois non seulement des styles mais aussi des thèmes occidentaux. Il représente ainsi l'introduction à Tokyo des voitures à chevaux, des tours horloge et du chemin de fer. Il crée aussi de nombreuses illustrations pour les magazines et les livres. Il est l’auteur de gravures humoristiques publiées, sous forme de bande dessinées, pour la presse japonaise.
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Kiyochika vers 1873
Par [Shimooka Renjō]
Conflit sino-japonais (1894-1895)
Pendant les années 1894-1896 puis 1904-1905, il s’associe à l’auteur Nishimori Takeki (1861-1913) [2] et à l’éditeur Matsuki Heikichi (1870-1931) pour produire des estampes satiriques consacrées aux guerres menées par le Japon contre la Chine (1894-1895) et la Russie (1904-1905). Ces images de guerre (ou senso-e) sont des oeuvres de propagande exaltant la politique expansionniste de l'empereur Meiji (1852-1912). Elles mettent en scène de manière partisane l’armée japonaise et affichent un nationalisme exacerbé en se moquant des adversaires. Elles sont regroupées dans une série composée de trois parties qui reçoit pour titre « Hyakusen hyakushô », littéralement « Cent victoires, cent rires ».
Les deux premières parties sont consacrées au conflit sino-japonais (1894-1895) pour le contrôle de la Corée. Elles sont intitulées « Nihon banzai » (« Longue vie au Japon ») et « Shakai gentô » (« Société de la Lanterne magique »). Précédée d’un sommaire, cinquante estampes figurent dans la première partie, contre douze seulement dans la seconde. Chaque planche est accompagnée d’un commentaire parodique. Dessinée dans un style résolument sarcastique, chaque estampe est une illustration où cohabitent fantaisie et démesure. Kiyochika se moque de la Chine et des Chinois, souvent d'une façon cruelle et raciste. Il présente la modernisation de l'ère Meiji au Japon comme étant un avantage face à son ennemi. Ironiquement, ces images rappellent parfois des caricatures « anti-orientales » que les Occidentaux dessinent à cette époque. Après huit mois de revers, tant sur mer que sur terre, la Chine signe le traité de Shimonoseki le 17 avril 1895. Elle doit céder au Japon, Taiwan et ses îles environnantes, les Pescadores, la presqu'île du Liaodong avec Port-Arthur, et reconnaître l'indépendance de la Corée, placée ensuite sous protectorat japonais. Elle doit souscrire une indemnité de guerre de 740 millions de yuans et ouvrir sept ports aux commerçants japonais.
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La migraine de Li Honzhang (fol. 2)
Li Hongzhang (1823-1901), général commandant les forces chinoises, est malade à la seule crainte de la supériorité de l'armée japonaise. Un prêtre russe lui administre les derniers sacrements.
Guerre russo-japonaise (1904-1905)
De mars à novembre 1904, Kiyochika, Takeki et Heikichi prolongent la série d’une troisième partie consacrée à la guerre russo-japonaise (1904-1905). Composée de quatre-vingt-six illustrations, les railleries viseront alors les Russes en moquant leur faiblesse militaire, leur vanité et leur lâcheté supposées.
Si le conflit contre la Chine a donné lieu, dix ans auparavant, à un regain d’intérêt pour l’art de l’estampe qui s’était alors essoufflé (trois milles estampes étant dessinées en neuf mois), les opérations militaires contre la Russie ne provoquent pas le même élan. L’évolution des supports de l'information ont entraîné un changement dans le goût du public. La presse s’est énormément développée et s’appuie sur la photographie et la lithographie, procédés moins coûteux et plus simples. Elle vole donc le monopole de l'information aux éditeurs d'estampes, représentants d’une technique jugée alors désuète. Les Japonais se jettent sur les photographies des correspondants de guerre que les journaux envoient au cœur des combats. L'estampe ne rivalisera plus.
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Plat supérieur avant restauration
Acquisition, restauration, numérisation, valorisation
Le 30 avril 1900, la bibliothèque du ministère des Affaires étrangères achète à la librairie Delaroque (Paris) cet album. Il fait l'objet d'une étude en 2017 qui nécessite l'interprétation de Christophe Marquet, professeur à l'INALCO, pour rétablir l’ordre des planches désigné par un sommaire rédigé dans une écriture japonaise précédant la réforme orthographique de 1900.
Trois bi-planches ayant retenu l’attention du musée Guimet en 2018 pour figurer dans son exposition Meiji, splendeurs du Japon impérial (1868-1912), l’album est confié à l’atelier Abaca afin que son état matériel soit assaini et renforcé. L’ouvrage non relié est constitué de deux plats en carton recouverts d’un damas de soie, de deux gardes décoratives et de soixante-trois estampes japonaises. Ce sont des gravures sur bois en couleurs, mesurant chacune 35 x 23,5 cm, reliées par deux en trente-deux bi-feuillets repliés.
Chaque estampe est doublée avec un papier collé en plein sur son verso. Le bi-feuillet est ensuite renforcé par un second papier collé en périphérie. À une date indéterminée, l’eau a endommagé l’ouvrage, engendrant de nombreux décollages et le développement de moisissures. Aujourd’hui inactives, elles ont affaibli le papier et causé des tâches. Par ailleurs, le tissu recouvrant les plats présente des déchirures et des lacunes.
Les parties textiles ont été dépoussiérées par micro-aspiration. Une soie a été teinte en atelier dans une couleur s’adaptant aux zones altérées, puis insérée sous le damas. Les fils de trame ont été réalignés dans le sens du tissage. Les bords des déchirures et des lacunes ont été stabilisés par la réalisation de points de restauration. En parallèle, un dépoussiérage des bi-feuillets a été réalisé. Sur chaque estampe, le décollage du second papier a permis de retirer les dépôts de moisissures situés à l’intérieur des défauts de collage, rectifiés après cette opération. Les estampes les plus fragilisées ont été doublées avec un papier japonais fin, fixé avec de la colle d’amidon de blé. Enfin, après une mise sous poids de chaque estampe, la forme initiale de l'ouvrage a été restituée.
En février 2019, l’album a retrouvé le centre des Archives diplomatiques de La Courneuve où son atelier de numérisation l’a reproduit pour être mis en ligne sur la Bibliothèque diplomatique numérique.
Notes
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Caricaturiste et illustrateur anglais pour le magazine Illustrated London News
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Signant ici ses textes sous le pseudonyme de Koppi Dojin