Statu quo au Saint-Sépulcre : le firman oublié

Par Gilles Bonnaud (ancien ambassadeur) - 4 décembre 2025

Une échelle emblématique

Avant de pénétrer dans le Saint-Sépulcre à Jérusalem, on remarque au-dessus de la porte d’entrée de droite, murée, une échelle de bois. On apprend que la présence de ce type d’objet sur la façade du sanctuaire est ancienne. La permanence d’une échelle est signalée aux XVIIIe [1] et XIXe [2] siècles. Le célèbre artiste anglais David Roberts montre également au sommet de la façade, derrière une rambarde ornée d’une draperie, la présence d’un groupe sans doute en lien avec le patriarcat grec.


Aux époques auxquelles le sanctuaire était fermé la plupart du temps [3], les moines arméniens descendaient sur la corniche pour prendre l’air et cultiver des herbes en pots. Cet usage hygiénique a évolué pour devenir celui d’un poste d’observation. Un haut fonctionnaire du mandat britannique rapporte cette pratique observée dans les années 1920 : « Au-dessus de la porte court une corniche […] On peut y parvenir en passant par les fenêtres de la chapelle arménienne de saint Jean ; cette communauté [arménienne] a l’habitude de l’utiliser à l’occasion des célébrations qui sont organisées sur le parvis. La corniche au-dessus est utilisée de la même façon par les orthodoxes » [4].

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Les Arméniens au-dessus de la porte d’entrée et les Grecs au sommet de la façade, peuvent donc utiliser à leur avantage le devant du sanctuaire. Cette utilisation particulière résulte du « statu quo » qui réglemente l’usage de la basilique par les patriarcats arménien grégorien et grec orthodoxe et la custodie de Terre sainte. Ce statu quo est le dernier de ceux qui se sont succédé au cours des siècles dans le Saint-Sépulcre.

Des statu quo successifs

Les statu quo successifs au Saint-Sépulcre ont été caractérisés par la « prééminence » [5] soit de la custodie franciscaine de Terre sainte, soit du patriarcat grec orthodoxe. Le premier statu quo au début de l’Empire byzantin est marqué par la présence d’une Église unique et incontestée. Cette situation est modifiée en 451 avec l’exclusion par le concile de Chalcédoine des Églises monophysites (arménienne, copte et syriaque).


L’arrivée des conquérants arabes inaugure une troisième période. Le droit islamique autorise pendant 1 200 ans [6] le culte chrétien à certaines conditions. Après la parenthèse du royaume latin de Jérusalem, ce sont les pouvoirs musulmans successifs qui président à autant de nouveaux statu quo dans les Lieux saints : après les Mamelouks qui encouragent la prédominance géorgienne tout en négociant la présence franciscaine, les Ottomans favorisent la prééminence de la custodie de Terre sainte elle-même remise en cause à partir de 1639 par le patriarcat grec. L’administration des Lieux saints connaît alors une longue période d’instabilité. L’État ottoman attribue la préséance, tantôt aux Franciscains, tantôt aux Grecs, parfois en fonction du contexte diplomatique, souvent aussi en raison des versements de numéraires qui lui sont faits.

Les firmans de 1690

Louis XIV, ayant intérêt à ménager la capacité de nuisance ottomane contre les Habsbourg, n’entre pas dans la Sainte Ligue initiée par le pape Innocent XI (1676-1689) contre l’expansionnisme turc. Le sérail, constatant le bénéfice de son alliance avec la France, répond à son souci de protéger les catholiques au Levant. Trois firmans successifs, promulgués au printemps 1690, redonnent alors l’avantage aux Latins dans les Lieux saints [7].

La capitulation de 1740

Dans le conflit récurrent qui oppose la Porte à l’Autriche et à la Russie, Versailles souhaite éviter la défaite de la Porte et ménager les intérêts européens. La France réussit par sa médiation dans le traité de Belgrade [8] à rééquilibrer le rapport de forces entre les belligérants. Son ambassadeur à Constantinople, Louis-Sauveur de Villeneuve (1728-1741), joue à cette occasion un rôle déterminant qui incite le sérail à accorder à la France une nouvelle capitulation [9]. Son texte réaffirme les engagements de la capitulation de 1673 qui n’étaient plus respectés : « On n’inquiétera ceux des Français qui vont et viennent pour visiter la sainte Jérusalem et les religieux qui résident dans l’église du Saint-Sépulcre » [10]. C’est pour les Franciscains une garantie renouvelée de leur présence à Jérusalem et pour la France un engagement pour la sécurité de ses ressortissants.

Capitulation de 1740 (chiffre du sultan Mahmud Ier et premières lignes). France, Archives du ministère des Affaires étrangères, Collection des traités, TRA17400002

Les succès répétés de Vergennes

Charles de Vergennes qui a représenté la France en Allemagne avec talent mais dans des postes secondaires (Trèves et Hanovre) veut démontrer ses capacités dans la grande ambassade dont il vient de prendre la direction. Quatre mois seulement après son arrivé en poste, il obtient un firman qui confirme une fois de plus la préséance franciscaine dans le Saint-Sépulcre [11]. La publication du rescrit suscite un vif mécontentement au sein de la communauté grecque qui multiplie les incidents dans le sanctuaire.


Un firman d’octobre 1756 [12], également obtenu par Vergennes, reconnaît dans le tombeau de la Vierge (sanctuaire situé à l’est de la ville sainte, dans la vallée du Cédron) la préséance des Franciscains. Le ressentiment des orthodoxes se renforce alors d’autant plus que l’ambassadeur obtient un peu plus tard une nouvelle réitération de la prééminence franciscaine au Saint-Sépulcre (firman du 1er février 1757 [13]). Les Grecs ne pensent plus alors qu’à prendre leur revanche, ce qu’ils font au printemps 1757.


On trouve le récit de ces événements dans la relation qu’en fait le 10 juillet 1757 le Custode Domenico da Venezia au cardinal Spinelli, préfet de la congrégation pour la Propagande de la Foi [14]. Dans la nuit du 2 au 3 avril 1757, des émeutiers conduits par des moines grecs attaquent les Franciscains en train de célébrer la vigile du dimanche des Rameaux. La foule, après avoir détruit ou volé les lampes d’or et d’argent disposées devant le tombeau du Christ, se retourne contre les Cordeliers qui s’échappent à l’aide d’une échelle fournie par les janissaires. Malgré les preuves de la responsabilité du clergé grec dans le déclenchement des désordres, le grand vizir, très hostile aux Latins, y trouve un prétexte pour obtenir du sultan Osman III (1754-1766) à la mi-août 1757 un firman qui réattribue définitivement la prééminence au patriarcat grec [15].

La prééminence de l'Église grecque

Pour justifier sa décision, la Porte ottomane donne pour la première fois de sa longue histoire une explication. La disposition principale du firman de 1757 précise que : « La sainte Jérusalem et sa région sont mes biens héréditaires [c’est le sultan qui parle] conquis par l’épée de combattant de la foi de mes illustres ancêtres […] Il a seulement été permis aux chrétiens payant l’impôt de capitation de faire des pèlerinages en ces lieux et d’y pratiquer leurs rites. Il a également été permis aux moines (qui ne sont que résidents temporaires) de visiter les lieux de pèlerinage et d’y accomplir leurs rites » [16].


À Vergennes (1756-1768) venu protester contre l’affront fait aux catholiques dans les Lieux saints, le grand vizir répond : « Ces lieux appartiennent au sultan, monseigneur ; il les donne à qui il veut.  Il se peut qu’ils aient toujours été entre les mains des Francs mais aujourd’hui Son Altesse veut qu’ils appartiennent aux Grecs » [17].


Le ton hautain de cette déclaration était à la hauteur de l’irritation ressentie à Constantinople à la suite du spectaculaire renversement des alliances opéré par la France avec les traités de Versailles de 1756 et 1757 qui aboutissaient à son double rapprochement avec l’Autriche et la Russie, les principaux ennemis de l’Empire ottoman. Bien que le sanctuaire lui reste quotidiennement accessible, l’Église catholique ressent amèrement le fait que ce soit toujours après l’Église grecque concurrente et schismatique de surcroit. La prééminence grecque est démontrée de façon éclatante quand, à la suite du grand incendie de 1808, l’Église orthodoxe remplace, comme le firman de 1757 l’y autorise, l’Édicule [18] bâti par les croisés par une construction de style incertain dont le trait le plus saillant est d’être recouvert d’inscriptions écrites en grec.


On n’entendra plus ensuite parler du firman de 1757 qui disparaît de la mémoire collective. C’est pourtant ce rescrit, complété en 1830 par l’inclusion officielle du patriarcat arménien dans le dispositif, qui fonde le statu quo tel que nous le connaissons au Saint-Sépulcre aujourd’hui.

 

Notes

  • 1

    Elzéar Horn, Ichnographiae Monumentorum Terrae Sanctae (1724-1744), Jerusalem, Franciscan Press, 1962. In : Publications of the Studium Biblicum Franciscanum, n˚ 15

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  • 2

    David Roberts et George Croly, The Holy Land, Syria, Idumea, Arabia, Egypt & Nubia, Londres, F. G. Moon, 1842

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  • 3

    Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les pèlerins sont peu nombreux à l’exception des chrétiens orientaux pendant la Semaine sainte. L’ouverture de la porte du sanctuaire dépend de gardiens musulmans dont les services sont tarifés. Les moines du Saint-Sépulcre y séjournaient donc sans sortir par périodes de trois mois d’affilée.

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  • 4

    L. G. A. Cust, The Status Quo in the Holy Places, Raleigh, Lulu press, 2021, p. 19

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  • 5

    L. G. A. Cust, The Status Quo in the Holy Places, Raleigh, Lulu press, 2021, p. I

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  • 6

    De 638, date de l’arrivée des premiers conquérants musulmans en Palestine, jusqu’à 1856, année du firman qui interdit toute discrimination entre les sujets du sultan ottoman sur une base confessionnelle.

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  • 7

    Joseph Hussein, Felix Sciad et Noel Gosselin, ‭Firmans ottomans‭ ‬émanés pour les Lieux Saints de la Palestine, Jérusalem, Presses franciscaines, 1986 [tapuscrit non édité], pp. 417-421‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
     

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  • 8

    Le traité de Belgrade du 18 septembre 1739 entre l’Autriche et l’Empire ottoman est complété le 3 octobre par la convention de Nyssa entre la Porte et la Russie. Les Autrichiens restituent aux Ottomans Belgrade, la Serbie septentrionale et l’Olténie. La Russie abandonne la Moldavie, la Crimée et renonce à la navigation en mer Noire.

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  • 9

    Dispositif négocié réglementant les activités des ressortissants d’un État européen dans l’Empire ottoman en matière de droit consulaire.

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  • 10

    Joseph Hussein et alii, ‭Firmans ottomans, op. cit., p. 609

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  • 11

    Ibid., pp. 649-651

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  • 12

    Ibid., pp. 652-653

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  • 13

    Ibid., p. 654

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  • 14

    Leonardo Lemmens, Biblioteca bio-bibliografica della Terra santa e dell’oriente francescano, nuova serie-documenti, diretta dal P. Girolamo Golubovich, O. F. M., Florence, Quaracchi, 1922, tomo secondo (1742-1847), pp. 156-161

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  • 15

    Muhammed Ahmet Tokdemir (éd.), Kudüste Hristyan mezhep ve milletlerin idaresi : Kıyâme Kilisesi Defterlerinin Karşılaştırmalı Neşri [administration des Églises chrétiennes à Jérusalem : édition critique des registres concernant le Saint-Sépulcre],Istanbul, Direction des archives de la République turque, 2019, pp. 86-90

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  • 16

    Extrait de la première traduction en français du texte original ottoman faite gracieusement par Nicolas Vatin, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à la demande de l’auteur. Gilles F. Bonnaud, Sanctuaires chrétiens en Palestine ottomane, Paris, Éditions Fenêtres, 2025, p. 172

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  • 17

    Mgr Bernardin Collin, Les Lieux saints, Paris, Presses Universitaires de France, 1962, p. 48

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  • 18

    Chapelle abritant le tombeau du Christ proprement dit. Romane à l’origine comme la basilique, elle est restaurée à l’identique en 1555 sur financement espagnol.

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