Jean-Baptiste Charcot, médecin, explorateur, océanographe, officier de marine et … médaillé olympique

Formation et pratique du sport

Né le 15 juillet 1867 à Neuilly-sur-Seine, Jean-Baptiste Charcot est le fils de Jean-Martin Charcot, neurologue de renom. De 1876 à 1885, il fréquente l'École alsacienne. Il pratique la boxe, le rugby, l’escrime et s’initie à la voile. De 1883 à 1891, il fait de nombreux voyages avec son père et sa soeur Jeanne. Il découvre ainsi le Pays de Galles, la Belgique, les Pays-Bas, Venise, l’Espagne, le Maroc et la Russie.


En 1891, il réussit le concours d'internat d'études de médecine et devient, quatre ans plus tard, docteur en médecine à la faculté de Paris.


Avec des amis du Racing club de France, il fonde, en 1895, le club parisien de rugby à XV l’Olympique. Il occupe le poste de pilier droit. Finaliste du championnat de France en 1895, il remporte le titre l’année suivante.

Charcot et ses bateaux

Charcot a une prédilection pour la voile. En 1892, son père lui offre son premier bateau (Courlis), un cat-boat de 8,3 m de long avec lequel il apprend à régater. En 1893, il fait construire un cotre de 19,5 m qu’il baptise Pourquoi-Pas ? avec lequel il voyage sur les côtes normandes et bretonnes. Trois ans plus tard, il le revend pour faire l’acquisition d’une goélette en bois de 25,85 m, Aline qui devient le Pourquoi-Pas ? (II). Elle est remplacée un an plus tard par une goélette en fer de 31 m pourvue d'une machine à vapeur, Greta devient le Pourquoi-Pas ? (III).


En 1898, il s’accorde une parenthèse « touristique » quand il accompagne sur le Catania, en qualité de médecin, le milliardaire américain Cornelius Vanderbilt II et sa famille, lors d’une croisière pour remonter le Nil jusqu’à Assouan [1].


À son retour, il rachète en mai 1899 le Pourquoi-Pas ? (II). Il navigue à plusieurs reprises dans les eaux britanniques. Il va jusqu’aux îles Féroé d'où il rapporte des indications précieuses concernant les mouillages.


En 1900, il se distingue aux Jeux Olympiques de Paris en remportant deux médailles d’argent à l’épreuve de voile, dans les deux courses réservées à la plus petite catégorie (0 à 0,5 tonneau).


Jean-Baptiste Charcot deviendra, de 1913 à 1936, président du Yacht club de France. Ce club nautique privé a été créé en 1867, sous l’égide de Napoléon III, pour promouvoir la navigation de plaisance et l’organisation de régates.


En 1902, il acquiert une goélette en fer de 36,5 m (Rose-Marine). Il est chargé d'une mission scientifique officielle. Aux îles Féroé, il étudie la prévalence du cancer dans la population. En Islande et sur l'île Jan Mayen, il effectue des observations et des analyses zoologiques et microbiologiques. Il franchit pour la première fois le cercle polaire arctique.

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  • Photographie de groupe (noir et blanc)

    L'Olympique, vice-champion de France de rugby en 1897

    Le Sport universel illustré, 17 avril 1897, p. 142

Expéditions en Antarctique

En 1903, Charcot lance la construction à Saint-Malo d'un trois-mâts goélette de 32 m à moteur vapeur. Ce bateau est baptisé Le Français, en hommage aux personnes ayant répondu à une souscription nationale, organisée par le journal Le Matin, pour l'aider à financer la première expédition scientifique antarctique française devant durer vingt-deux mois. Il réalise, en 1904, le premier hivernage français dans les pôles. Cette expédition dépasse ses objectifs scientifiques avec 1 000 km de côtes découvertes et relevées, trois cartes marines détaillées, soixante-quinze caisses d'observations, notes, mesures et collections, destinées au Muséum national d'histoire naturelle.


En 1907, il prépare une nouvelle expédition scientifique antarctique et lance la construction à Saint-Malo du Pourquoi-Pas ? (IV), de nouveau par les chantiers Gautier. Il s'agit d'un bateau d'exploration polaire de 40 m, gréé en trois-mâts barque, équipé d'une machine à vapeur alimentée au charbon et comportant trois laboratoires et une bibliothèque contenant plus de 2 000 volumes. En août 1908, Charcot part pour sa deuxième expédition polaire. Il est de retour en France en juin 1910 et rapporte de riches résultats scientifiques : des mesures océanographiques, des relevés de météorologie, des études des marées et du magnétisme, des collections de zoologie et de botanique qui sont confiées notamment au Muséum et à l'Institut océanographique de Monaco. Il rapporte aussi le tracé de la Terre Alexandre et d’une nouvelle terre, la Terre de Charcot. Les résultats de l'expédition comprennent également le relevé cartographique de 2 000 km de côtes. En 1912, le Pourquoi-Pas ? devient le premier navire-école de la marine française.

Première Guerre mondiale

En 1914, Charcot est mobilisé comme médecin de la Marine et affecté à l'hôpital de Cherbourg. En 1915, il obtient de l'Amirauté britannique le commandement d'un navire spécialement équipé pour la chasse aux sous-marins ennemis. En 1916, il réussit à convaincre l’état-major de la marine française de construire trois « bateaux-pièges ». L’artillerie y est dissimulée et les panneaux de pavois abattables sont peints aux couleurs d’une nation neutre. Commandant du premier des trois bâtiments sortis du chantier, baptisé Meg (en hommage à son épouse), il sillonne deux ans l’Atlantique Nord et la Manche sans rencontrer de sous-marin allemand.

En réserve et en navigation

De 1918 à 1925, devenu officier de réserve, Charcot assure avec son navire le Pourquoi-Pas ? des missions scientifiques dans le golfe de Gascogne, la Manche, l'Atlantique Nord, la Méditerranée occidentale et les îles Féroé, principalement pour des études de lithologie et de géologie sous-marine.


La bibliothèque du ministère des Affaires étrangères conserve un tiré à part de la revue La Géographie (mai 1922). Il s’agit d’un article de Charcot dressant un état des croisières du Pourquoi-Pas ? en 1921, plus précisément une étude géologique portant sur le récif de Rockall, dans l’Atlantique Nord entre l’Irlande et l’Islande. Cette publication présente la particularité d’être dédicacée par Charcot à Raymond Poincaré, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.

Expéditions en Arctique

À partir de 1925, atteint par la limite d'âge, il ne peut plus commander le Pourquoi-Pas ? mais il reste à bord en qualité de chef de mission. En 1926, il se rend en Terre de Jameson où il est officiellement missionné pour aider à la colonisation danoise engagée au Groenland par l'explorateur Ejnar Mikkelsen. Il explore la côte orientale du Groenland dont il rapporte une abondante récolte de fossiles et de nombreux échantillons d'insectes et de flore.


En raison de ses nombreuses explorations scientifiques sur des territoires danois, Jean-Baptiste Charcot est reçu en audience personnelle par le roi du Danemark, Christian X, le 18 juillet 1927. Leur rencontre est rapportée par Louis Hermite, ministre plénipotentiaire de la République française à Copenhague : « Le souverain a eu plaisir à s’entretenir, avec notre éminent compatriote, des régions arctiques qui leur sont connues à tous deux ainsi que des lointaines possessions danoises que peu d’Européens fréquentent. Le Pourquoi-Pas ? quittera Copenhague demain après un séjour qui a eu ici un excellent effet moral et politique et qui laissera un durable souvenir » [2]. L’année précédente, le souverain avait attribué au commandant Charcot la croix de commandeur du Dannebrog pour avoir secouru des explorateurs danois dans la baie de Rosenving.


En 1928, le Pourquoi-Pas ? part à la recherche de l’équipage d’un hydravion de la marine nationale française, disparu avec le grand explorateur norvégien Roald Amundsen, lui-même sur les traces du général italien Umberto Nobile qui a disparu en survolant le pôle Nord à bord du dirigeable Italia. Les recherches resteront vaines pour sauver Amundsen mais Nobile est retrouvé vivant avec une partie de son équipage.


À partir de 1930, Charcot prépare la seconde édition pour les années 1932-1933 de l’Année polaire internationale [3]. Il planifie la mission, l'implantation et l'organisation de la station du détroit Scoresby avec le concours de scientifiques, des autorités danoises et de la population. À l'été 1934, il installe au Groenland la mission ethnographique dirigée par Paul-Émile Victor qui séjourne pendant un an à Angmagssalik pour vivre avec les Esquimaux.

Funérailles nationales

Le 3 septembre 1936, de retour du Groenland où il est allé livrer du matériel scientifique, le Pourquoi-Pas ? fait une escale à Reykjavik. Le 16 septembre, une violente tempête jette le Pourquoi-Pas ? sur les récifs d'Álftanes, à 30 milles au nord-ouest de la capitale islandaise. Le bilan est de vingt-quatre morts, seize disparus et un seul survivant : le maître timonier Eugène Gonidec.


La dépouille de Jean-Baptiste Charcot est retrouvée. Il est enterré à Paris au cimetière de Montmartre, le 12 octobre 1936, après des funérailles nationales à la cathédrale Notre-Dame de Paris. La Monnaie de Paris, avec l’accord de la Société française de géographie, fait éditer une médaille en bronze et argent avec d’un côté l’effigie de Charcot et de l’autre une représentation du Pourquoi-Pas ? Ces médailles commémoratives seront diffusées au Danemark par la librairie Tryde, rue Østergade [4]. En Islande, elles seront offertes à dix-sept personnes proposées par le vice-consul de France en Islande Albert Zarzecki : des officiels islandais, comme le premier ministre Hermann Jonasson, des personnes ayant participé aux secours du Pourquoi-Pas ? et de son équipage à l’instar de Kristjàn S. Thorolfsson, sauveteur du maître timonier Gonidec, des amis personnels de Charcot dont monseigneur Meulenberg, évêque catholique d’Islande qui célébra la messe pontificale et prononça l’éloge funèbre du commandant Charcot et de ses hommes à Reykjavik [5].


La cérémonie de transport des cercueils à bord du navire français Aude eut lieu le 30 septembre 1936 à Reykjavik. « À 7 heures du matin la foule se pressait en silence aux abords de la cathédrale et l’hôpital. Les cercueils, recouverts de pavillons tricolores, avaient été, par les soins de l’équipage de l’Audacieux, disposés sur des tréteaux le long de la grille de la cathédrale » [6]. Monseigneur Meulenberg avec l’aumônier de l’Aude officièrent cette messe d’adieux : « Depuis de longues années il connaissait l’illustre disparu dont il était devenu l’ami et ce n’est pas sans émotion que Mgr Meulenberg parla de la vie et de l’œuvre de cet homme de science, des jeunes savants qui l’accompagnaient et de l’équipage d’élite qui périrent avec lui » [7]. Une fois la cérémonie terminée, le cortège passa par les principales rues de la ville puis se rendit au port où deux piquets de marins français et danois rendirent les honneurs. L’Audacieux tira quinze coups de canons et les navires présents avaient pris soin de mettre leurs drapeaux en berne avec leurs équipages rangés sur les ponts. L’attitude de la population fut « pleine de respect et de dignité » [8] selon le vice-consul Albert Zarzecki.


Si l’Islande est un état souverain, l’Acte d'Union dano-islandais de 1918 lui confère le même roi que le Danemark. Christian X fait envoyer des couronnes de fleurs aux cérémonies islandaises et françaises et présente ses condoléances à Albert Lebrun, président de la République française, et au gouvernement français [9]. Au moment de son naufrage, le Pourquoi-Pas ? faisait route vers Copenhague où le prince Frederik devait remettre à Charcot la grande médaille d’or de la Société royale danoise de géographie. Ce qu’il fera à titre posthume le 13 novembre 1936 [10]. La veuve de Jean-Baptiste Charcot demandera à M. Zarzecki d’exprimer sa reconnaissance : « À S.M. le roi de Danemark et d’Islande, au gouvernement islandais, à MM. les ministres d’État et de la Marine ainsi qu’à la direction du Groenland » [11].

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  • Photographie (noir et blanc)

    Obsèques à Paris de Charcot et de ses compagnons (1936)

    Agence de presse Meurisse

Charcot et l’Islande

Jean-Baptiste Charcot a considérablement contribué à rapprocher la France et l’Islande. Lors d’une interview accordée au journal islandais Visir pour son édition du 3 septembre 1935 il eut ces mots : « J’ai soixante-huit ans et je ne sais pas si je retournerai encore en Islande, mais quoi qu’il en soit, j’ai toujours eu beaucoup de plaisir à voir ce pays et j’ai toujours fait mon possible pour attirer l’attention des savants et d’autres sur lui. Et je tiens à faire remarquer que j’ai toujours rencontré en Islande une grande bienveillance surtout de la part de ses autorités locales et de l’Alliance française » [12]. À Reykjavik, le Pourquoi-Pas ? et son célèbre commandant se sont inscrits dans le patrimoine de la ville. Des marins du Pourquoi-Pas ? reposent au cimetière de Fossvogur où leurs croix funéraires sont encore visibles [13]. Sur un monument devant l’université d’Islande, un bas-relief représentant Jean-Baptiste Charcot de profil a été posé en 1953 avec ces mots en islandais : « Parce qu’il aimait l’Islande, son souvenir et celui de son navire resteront vivaces ».


Plusieurs artistes islandais ont été inspirés par cette tragédie. Kristin Johannesdottir a réalisé en 1992 un film intitulé As in heaven. En mémoire de l'équipage, Skúli Halldórsson a composé une cantate dont les paroles ont été écrites par Vilhjálmur frá Skáholti [14]. Dans un article publié en 1941 sous le titre L’Islande et la France, Halldor Laxness (prix Nobel de littérature en 1955) donne la mesure de l’investissement islandais dans sa relation à l’explorateur français. Il décrit Charcot, le naufrage de son navire, la détresse de l’unique survivant, les enterrements à Reykjavik, Saint-Malo et Paris. Il conclut ainsi : « Une fois qu’on a compris le chagrin d’une nation c’est comme si on est lié à cette nation pour toujours ». De fait, la mémoire de Jean-Baptiste Charcot et de son équipage continue d’être honorée chaque 16 septembre, lors d’une cérémonie franco-islandaise, avec les garde-côtes.


En France, au musée national de la Marine (Paris), deux expositions lui ont été consacrées, la première intitulée Charcot, l'aventure polaire (1986-1987) et la seconde Charcot, la passion des pôles (2006-2007).


En Islande, aujourd’hui encore, le souvenir du commandant Charcot et de son navire est vivace [15]. En septembre 2016, l’ambassade de France en Islande a pris une part active [16] à la commémoration par les Islandais des quatre-vingt ans du tragique naufrage du Pourquoi-Pas ? Philippe O’Quin, ambassadeur de France en Islande, prononça ainsi une allocution lors de l’ouverture de l’exposition Charcot à Borgarnes [17].

Notes

  • 1

    Yachting gazette : journal de la navigation de plaisance, n° 25, 16 septembre 1899, p. 217

    Stamboul : journal quotidien, politique et littéraire, n° 49, 2 mars 1898

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  • 2

    Télégramme n° 29 du ministre de France au Danemark du 18 juillet 1927, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 3

    L'Année polaire internationale est un évènement récurrent de collaboration internationale dans le domaine de l'étude des régions polaires (Arctique et Antarctique). Il a été créé à la suite du constat que l'observation scientifique des phénomènes géophysiques et climatologiques ne pouvait se faire efficacement que par le biais d'une coordination internationale, non plus seulement par des nations seules. La première édition, imaginée par Karl Weyprecht, a eu lieu en 1882-1883, la seconde en 1932-1933, la troisième en 1957-1958 et la quatrième en 2007-2009. Le 13 décembre 2022, le Comité international des sciences arctiques (IASC) et le Comité scientifique de la recherche antarctique (SCAR) ont annoncé que le début des travaux préparatoires pour la cinquième édition de l’Année polaire internationale aurait lieu en 2032-2033.

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  • 4

    Note de l’attaché commercial près la légation de France au Danemark au ministre de France au Danemark du 13 janvier 1937, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 5

    Liste proposée par le vice-consul de France en Islande du 28 janvier 1937 pour la remise de médailles commémoratives, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 6

    Dépêche du 6 octobre 1936 du vice-consul de France en Islande au ministre des Affaires étrangères, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 7

    Dépêche du 6 octobre 1936 du vice-consul de France en Islande au ministre des Affaires étrangères, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 8

    Dépêche du 6 octobre 1936 du vice-consul de France en Islande au ministre des Affaires étrangères, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 9

    Lettre du ministre de France au Danemark au ministre des Affaires étrangères danois du 14 octobre 1936, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 10

    Journal islandais Visir du 3 septembre 1935 cité dans une dépêche du vice-consul de France en Islande du 6 septembre 1935, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 11

    Dépêche du vice-consul de France en Islande au ministre de France au Danemark du 17 novembre 1936, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 12

    Note de l’attaché commercial près la légation de France au Danemark au ministre de France au Danemark du 13 janvier 1937, AMAE, Nantes, Légation de France à Copenhague, 1880-1945, 170PO/4/190

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  • 13

    Dépêche de la légation de France à Reykjavik du 24 octobre 1953, AMAE, Nantes, Ambassade de France à Reykjavik, 1917-1988, 568PO/1/78

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  • 14

    AMAE, Nantes, Service de coopération et d'action culturelle à Reykjavik, 1936-2000, 801PO/1/39

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  • 15
  • 16
  • 17